Le 20 Novembre 2017  

 

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« La femme du soldat » de Moha Souag : Approche sémiotique

Par : Mohamed Agoujil
Professeur de français
Lycée technique Errachidia

 

 

L’œuvre de Moha Souag étant à sa huitième publication, il est constaté que la réception qui lui a été réservée ne dépasse généralement pas les limites d’une lecture thématique. Cette approche, quand elle a lieu, se concentre sur ce qui a été raconté ou ne l’est pas. Elle omet que le texte littéraire, quelque soit le thème qu’il prend en charge, n’est consacré comme tel que par sa capacité de reconstruire le monde, en dehors des stéréotypes de contenu ou de culture même et en fonction d’une vision du monde témoignant de la particularité esthétique de l’œuvre et la spécificité culturelle de son auteur.
Dans cette perspective, la langue dans l’œuvre littéraire cesse, à un certain moment, d’être un moyen d’informer pour devenir un moyen d’expression. Elle n’expose ni ne représente mais elle dit l’être et l’univers perçu, senti et assumé. Elle dépasse en cela même la volonté de l’écrivain, ses aspirations et son idéologie même. Soumettre une œuvre littéraire à un lecture thématique ne conduirait qu’à la paraphraser ou, pire encore, à une autre écriture qui l’aurait étouffée par volonté de la remplacer.
En lisant « La femme du soldat » et compte tenu de ces considérations, la question de savoir ce qui nous rattache à l’œuvre, du début jusqu’à la fin, et en dehors des thèmes exposés, est à l’origine de cette communication par laquelle désirons la présenter en tant que réseau de signes mis en relation dans et pour la construction de cet édifice ayant une teneur, c’est vrai, mais, surtout, une dimension esthétique propre.
La femme du soldat » nous met en présence de deux voyages différents mais semblables quand aux péripéties traversées par les deux personnages et au sort ambigu réservé à chacun d’eux . En effet dans le premier récit, Karima est obligée d’accepter un remariage qui devait être non déclaré et par conséquent illégal. Autrement dit, son existence de femme veuve et mère de deux enfants continuera à se dérouler dans une maison où l’illégalité aura pris le pas sur la légalité perdue. Son statut se réduirait ainsi à une menue somme d’argent à encaisser à la fin du mois , et par qui ? par le frère de son mari défunt, Hamid qu’elle n’a jamais estimé. Le mari, lui, dans le second récit est soit mort, soit disparu. Son destin souffre d’une autre ambiguïté. Mort ou disparition ? on en sait rien, le narrateur rapporte à la page 78 « Il aurait, peut-être, été fait prisonnier ou il aurait succombé à ses blessures. Personne ne pourrait leur en dire plus. C’était signé : un ami de Aziz ». Ces deux éclipses, réelle pour le mari et symbolique pour la femme, nous met devant une existence et son double. Elle confère au tableau, ainsi décrit, la symétrie esthétique nécessaire à la cohérence de l’œuvre.
De plus, le point de départ du voyage de Aziz ; la Zone-Sud, étant caractérisé par l’aridité du paysage et les circonstances désastreuses de la guerre, ne diffère en rien du point d’arrivée, Ksar-Souk ; là où vit Karima dans les mêmes conditions compte tenu de l’austérité des conditions climatiques et des guerres quotidiennes que lui livre sa belle-mère. Cette ressemblance qui abolit les différences donne au voyage un autre sens que celui du déplacement dans l’espace. Il s’agit de deux existences qui s’expliquent et se justifient.
Les deux récits s’épousent donc, se complètent et s’accordent à décrire l’éloignement des deux personnages même lorsqu’ils se retrouvent ensemble. En effet, leur destin n’est pas le même, mais leurs histoires se ressemblent. Cette complémentarité est explicitée par trois procédés différents : un procédé syntaxique et deux autres relatifs à la technique narrative mise en œuvre par le narrateur : il s’agit de l’alternance des récits et du parallélisme des itinéraires.
Nous essayerons, tout d’abord, de développer ces trois procédés avant de passer aux deux autres axes énoncés dans l’introduction.
a)La complémentarité au niveau du titre :
Le titre, du point de vue syntaxique, présente un thème(ce dont on parle) : la « femme »et son expansion, c’est-à-dire le complément de nom (du soldat) qui joue le rôle d’un qualifiant. Cette règle, appliquée au récit, nous amènerait à comprendre que le voyage de Aziz, en tant que déplacement dans l’espace, est le même que celui de karima, bien que celui-ci n’ait lieu que dans le temps. Le premier est là pour expliciter le second ; c’est son complément.
b) l’alternance de deux récits
Le second procédé mis en œuvre pour traduire cette complémentarité est l’alternance des deux récits qui apparaît surtout du premier chapitre au 15ème. Dans un va et vient entre le passé et le présent, le lecteur est devant un récit non-linéaire. Chaque chapitre se présente comme étant un tableau racontant et décrivant une situation à part. Le passage d’un récit à l’autre est assuré par une technique narrative qui risque, parfois, d’égarer le bout du fil conducteur dans l’enchevêtrement des situations et la multitude des discours. Toutefois, cette technique a l’avantage d’engager le récepteur dans une lecture participative susceptible de nourrir chez lui le plaisir de lire et, en outre , de donner au texte sa dimension esthétique et littéraire.
En somme, les deux récits dans « la Femme du Soldat » se présentent comme deux rubans de tissus tressés de manière à ce que l’un fasse ressortir la couleur de l’autre. Ils ressemblent, en effet, à la vie des deux personnages qui, malgré les efforts de rapprochement, sont condamnés à vivre sur tous les plans dans leur solitude respective.

c) Le parallélisme des deux récits

Ce parallélisme établit la conformité du langage au système des signes choisis pour la construction du récit et à la cohérence des deux péripéties. Ainsi, pour se rendre à Ksar-Souk, le voyage de Aziz est balisé par cinq étapes(Agadir, Marrakech, Ighrem, Ouarzazat, et enfin, Ksar-Souk).D’un autre côté, le récit de Karima, surtout après la mort/disparition de son mari, est ponctué par l’intervention de cinq actants différents qui ont, chacun à sa manière, précipité la chute finale de la malheureuse veuve. Victime d’un destin farouche, elle finira par tomber entre les mains du frère de Aziz,, en vertu d’un mariage incestueux. Ces actants sont : les gendarmes venus lui remettre le télégramme funèbre, l’ont mise devant le fait accompli. Sabit, l’inspecteur de police s’est vengé d’elle parce qu’elle avait refusé de se plier à ses caprices ; celui-ci est l’incarnation de la surenchère et de l’abus de pouvoir qui s’acharne sur les démunis et les sans défense. Salmia, la femme d’Abouhadda, voulant faire plaisir à Hamid, usera d’une morale hypocrite pour exercer une pression sur Karima afin d’accepter le mariage avec Hamid. Cette femme qui se déclare pour la défense des valeurs morales est, elle même, victime d’une manipulation qu’elle ne peut percevoir à cause de son enfermement et de sa vision étroite des choses. Abdellah, parent maternelle de Karima, par innocence naïve, a conduit sa nièce dans les filets de Sabit. Enfin, Hamid qui, par opportunisme se marie non avec Karima mais avec sa pension tout en faisant fi ! des valeurs morales qu’il prétendait défendre.?
Pour récapituler tout ce qui a été dit dans ce dernier aspect du roman nous présentons le tableau suivant :

Etapes
Récit de Aziz
Récit de Karima
Interprétation
1
Agadir Les gendarmes Le fait accompli
2
Marrakech Sabit La vengeance
3
Ighrem Salmia La morale hypocrite
4
Ouarzazate Abdellah L'innocence naïve
5
Ksar Souk Hamid L'opportunisme


Cinq conditions défavorables contre une seule personne. « C’est trop pour un(e)homme(femme) » dirait Moha Souag lui même dans « Des espoirs à vivre ».
En conclusion de cette première partie, il est possible de dire que l’écriture de Moha Souag s’est enrichie dans « la Femme du Soldat » de deux autres procédés : la non linéarité des récits qui caractérise le roman moderne et l’enchâssement qui caractérise le conte tel qu’il a été démontré par Todorov dans le célèbre n°8 de la revue « Communication ». De plus, l’évolution de l’action en cinq étapes rapproche le roman de la tragédie classique ; ce qui se confirme par le sort tragique réservé à chacun des personnages.

B) La métaphore des lieux

Le second volet de cette exposé est relatif à la métaphore des lieux où les deux existences se reflètent comme dans un jeu de miroirs. Pour analyser cette caractéristique d’un point de vue sémiotique nous nous concentrerons sur trois lieux narratifs :

1)La guerre et la cérémonie du mariage :

La même complémentarité décrite plus haut entre les deux récits se poursuit au niveau du recoupement de certains événements réels ou fictifs. Ainsi la guerre et la cérémonie du mariage qui s’opposent, quant aux sentiments qu’ils suscitent respectivement, sont unies par le sang qui bannit les limites entre un destin et son opposé. Cette correspondance met en évidence la similitude des deux vies mêmes si les personnages sont loin l’un de l’autre, à des centaines de kilométres. Le parallélisme s’établit comme suit :

le clair de lune/ océan d’obscurité les guirlandes / cacher la pleine lune
L’attaque ennemie Les envahisseurs/ les curieux
les brancardiers(chacals x hyènes) Les musiciens ramassent leur matériel
On prend la relève de Aziz Hamid prend la relève de son père

La mort            ( le sang )              La vie


Ainsi, la mort et la vie deviennent synonymes. Aziz a cessé d’exister malgré la lueur d’espoir émanant de la lettre de son ami. La famille a même accepté de recevoir les condoléances présentées par les habitants du village. Karima est aussi déclarée morte par son mariage avec Hamid, puisque c’est cet événement qui clos le roman.


2)Le convoi et le train :
Le jour de son départ en permission, Aziz a dû rejoindre Agadir dans un car faisant partie d’un convoi devancé par une ambulance transportant les blessés de guerre. Cette même situation est reprise sous forme d’un rêve vu par Karima après le retour de son mari au front. Il s’agissait d’un train qui avait fait son départ de Boutalamine en transportant les années. Les deux images ; l’une réelle et l’autre fictive, se renvoient et se reflètent donc pour donner au récit une cohérence semblable à la symétrie qui donne au tableau peint l’équilibre esthétique nécessaire à toute œuvre d’art. Au voyage funéraire de Aziz correspondrait un autre voyage qui brûle les années et les personnes avec.

3)La chiboula, la chambre nuptiale de Aziz, et le car :
Ces trois lieux narratifs sont regroupées ici parce qu’ils sont liés chacun à un symbole par lequel le narrateur retrouve son rôle d’auteur qui intervient dans le récit soit en l’expliquant soit en l’interprétant. Il prend position et ne se laisse pas dominer par les événements qu’il rapporte. En effet, la chiboula est habitée par un serpent avec qui Aziz avait sympathisé. Ils avaient partagé la nourriture et s’étaient même engagés dans une discussion à propos de la mort. Est-ce un face à face avec le destin ? à notre avis, la suite du récit confirme cette hypothèse à la page 67 où le serpent répondit à Aziz désireux d’avoir un talisman qui l’aurait protégé des balles que ceux qui portent ces fétiches finiraient par mourir d’autre chose . D’un autre côté, Aziz agacé par le caractère acariâtre de sa mère, avait dû, en connivence avec Karima, remplacer sa femme par une poupée gonflable dans le but de dévoiler les mensonges de sa mère. B.B(Bibih) est le genre de femme désirée par la maman. Une femme artificielle, qui n’agirait qu’en fonction des caprices de la belle mère et qui n’aurait d’idées que celles qu’on lui aurait insufflées. Pour continuer à vivre en tant que femme au foyer et mère d’enfants Karima, comme dans toute société où la femme est soit potiche soit boniche, est astreinte au silence, réduite à une statue et traitée en esclave. Karima finira, conformément à cette conception de la femme, par accepter de vivre comme femme secrète dans le cadre d’un mariage non déclaré, un mariage artificiel refusé par la loi et par les mœurs. Enfin, La femme rencontrée dans le car entre Marrakech et Ighrem est-elle une réalité ou un fantôme ? C’est une femme qui a, ne serait-ce que pour le moment du voyage, habité l’esprit de Aziz sans pouvoir, pour autant, savoir si vraiment elle avait existée ou non. Elle aurait incarné l’amour impossible qu’aurait vécu Aziz et Karima et pour lequel ils mènent leur combat. Représentons tout ce qui vient d’être dit sous forme d’un tableau.

La chiboula La chambre de Aziz Le car
Le soldat Karima Aziz
Le serpent B.B(Bibih) La femme inconnue
Le destin inévitable L'amour artificiel L’amour impossible


Trois facteurs sont déterminants dans la vie du jeune couple. Le malheur semble les guetter de toute part. Etant dans l’impossibilité de réaliser leur rêve, les deux partenaires ont dû céder aux exigences d’une existence artificielle ,elle même menacée par un destin qui s’est abattu sur le peu de temps qui leur est resté à vivre ensemble pour tout détruire. Le serpent/ le destin avait raison, aucune amulette n’aurait sauvé ni Aziz ni Karima de sa morsure. Toutefois à cette fatalité s’ajoute ce qui est de l’œuvre de la société. Personne dans le récit n’a parlé des deux enfants, n’a pensé à leur avenir sauf leur mère qui a accepté tous les sacrifices pour les élever. C’est dans le même objectif qu’elle a accepté le compromis sinon elle les aurait laissés seuls face à eux mêmes, proie entres les crocs des hyènes et des chacals. « La Femme du Soldat » est un plaidoyer pour la cause féminine, en tant qu’être humain et mère. Elle est l’image de son mari. Elle milite non seulement contre sa misère, mais surtout contre ceux qui placent cette misère même comme capital à investir dans un projet de société perpétuant la supériorité masculine. La femme est une militante qui mérite de porter l’insigne d’un soldat, d’être décorée comme lui en reconnaissance de son rôle et de ces sacrifices. C’est dans ce sens que la couverture du livre met en exergue la babouche féminine marocaine, brodée par la tradition et décorée par les couleurs nationales. Cette babouche est présentée dans le sens qui fait penser à la médaille du soldat. C’est un honneur que d’être femme semble nous dire l’image malgré tous les obstacles et n’en déplaise aux mentalités rétrogrades qui lui refusent jusqu’à son nom, quand elles ne la considèrent pas comme saleté. Ces mentalités qui la désirent comme source de plaisir ,la haïssent comme être social et comme entité à part entière. Elles en font aujourd’hui leur cheval de bataille politique et prétendent, par là, réaliser un projet sociétal sur les cendres de sa cause.

C)L’imaginaire, ou lieu d’émergence de la signifiance :

Bien que toute œuvre d’art soit un produit imaginaire dans la mesure où il est impossible de mimer la réalité telle qu’elle est, l’imaginaire, en tant que mémoire permettant d’associer des éléments appartenant à des sphères très lointaines, l’une de l’autre, est le lieu générateur de différentes combinaisons susceptibles d’élargir le champs de la créativité. Il dépasse en cela la figure de style ou la description. L’imaginaire nous éloigne de la réalité mais nous rapproche plus de la vérité, qu’on n’ose pas souvent nommer. Dans « La femme du Soldat »
L’imaginaire est un lieu où la signifiance se construit grâce aux liaisons qu’il établit entre les différents événements. L’auteur l’a exploité, au moins, de trois manières différentes :
a) Le fantasme : La femme inconnue et le serpent dont il est question plus haut.
b) L’anecdote : C’est le moyen de briser la réalité en la transformant ou en la déformant.
Elle plaque le mécanique sur le naturel et détourne ainsi l’attention vers l’accessoire. C’est le cas de Abbas qui lâche le mouton acheté pour l’Aid comme protestation contre les critiques de sa femme ; ou les gifles qu’il a données à celle-ci quand elle s’était évanouie. Ce n’était pas pour la réveiller mais pour régler des comptes antérieurs tant qu’elle n’avait pas encore pris connaissance.
c)L’onirisme ou le rêve : Les bateau qui passaient sous le pont sur oued Ziz, ou le train de boutalamine.


En conclusion, « La femme du Soldat » s’inscrit dans le cadre des nouvelles et romans déjà publiés pas Moha Souag, quant au cadre spatial et social qui les engendre. Le souci de la technique narrative est plus perçu dans cette dernière œuvre que dans les précédentes. C’est, à notre avis, un défi qui mérite d’être levé. Il l’est et avec un grand succès. Le thème abordé est d’actualité non seulement parce que la condition féminine connaît ces dernières années des rebondissements qui mettent la femme au devant de la scène du militantisme politique mais surtout parce que, chaque fois que la situation de la femme marque des points, elle dévoile les contradictions des acteurs politiques qui en ont fait une cause électorale et non une cause politique et sociale. « La Femme du Soldat » est donc un roman à l’écoute des problèmes d’une catégorie sociale condamnée injustement à se taire pour des siècles durant.


 
 
Livre

Mohamed AGOUJIL
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